L’Hospice de Chablis, place du Tilleul, en 1904
Description géographique
L’Hospice de Chablis apparaît ici depuis l’ancienne place du Tilleul, au début du XXe siècle. La légende imprimée au bas de la carte, « L’Hospice, Place du Tilleul », permet d’identifier précisément le sujet représenté. L’établissement correspond à l’ancien Hôtel-Dieu de Chablis, situé dans l’actuel département de l’Yonne, en Bourgogne-Franche-Comté. L’Inventaire général du patrimoine le localise aujourd’hui au 18 rue Jules-Rathier, à proximité de la rue de l’Hôpital.
La carte offre une vue particulièrement intéressante du cadre urbain entourant l’hospice. Une grande partie du premier plan est occupée par la place, dont le sol semble encore en terre ou simplement empierré. L’absence de chaussée goudronnée, de trottoirs modernes et de signalisation donne à l’espace une physionomie très différente de celle d’une place urbaine actuelle. Deux arbres de belle taille ponctuent le devant de l’établissement et apportent une importante présence végétale.
À gauche se distingue une partie ancienne du complexe hospitalier. Le bâtiment présente des murs enduits, une toiture couverte de tuiles et surtout une haute baie cintrée qui semble appartenir à la chapelle de l’établissement. Cette chapelle constitue l’un des éléments historiques les plus importants de l’ancien Hôtel-Dieu. Les sources patrimoniales indiquent qu’elle prolongeait autrefois la salle des malades, permettant ainsi aux personnes hospitalisées d’assister aux offices religieux.
Un mur ferme une partie de l’établissement du côté de la place. Derrière celui-ci apparaissent plusieurs corps de bâtiments disposés autour de l’hospice. L’Inventaire du patrimoine décrit l’ensemble comme construit principalement en moellons enduits et couvert de tuiles plates. Plusieurs campagnes de construction et d’agrandissement expliquent l’aspect composite que l’on perçoit sur la photographie.
La présence humaine donne cependant tout son intérêt à cette carte. Plusieurs habitants ont manifestement pris place devant le photographe : femmes, enfants et un homme se répartissent en petits groupes devant l’hospice. Une bicyclette occupe une position très visible au premier plan. À une époque où la photographie exige encore généralement de rester relativement immobile, cette disposition suggère que certains personnages ont pu volontairement poser pour l’opérateur. Il ne s’agit donc pas seulement d’une photographie architecturale : la carte constitue également un petit portrait de la vie quotidienne à Chablis au début du XXe siècle.
La toponymie a depuis évolué. Les recherches consacrées à l’histoire des rues de Chablis indiquent que l’ancienne place du Tilleul — également appelée autrefois place du Tillet et passée par l’appellation place de la Révolution — correspond aujourd’hui à la place du Général-Gras. Cette évolution des noms de rues et de places rappelle les nombreuses transformations toponymiques connues par Chablis au cours des XIXe et XXe siècles.
Description historique
Cette carte de l’Hospice de Chablis peut être datée avec une précision inhabituelle grâce à une inscription manuscrite portée directement sur le recto : « Chablis, le 8 avril 1904 ». Cette date ne prouve pas que la photographie a été prise précisément ce jour-là : le cliché et l’impression de la carte sont nécessairement antérieurs ou, au plus tard, contemporains de son utilisation. Elle permet toutefois d’affirmer que cet exemplaire existait déjà en avril 1904. Les vêtements, la bicyclette et la présentation générale de la carte sont parfaitement cohérents avec cette datation.
Sur le bord gauche figure également la mention imprimée « Édit. Philippon, Tonnerre ». Elle identifie l’éditeur de la carte comme étant établi à Tonnerre, autre ville de l’Yonne. La légende typographique et les grandes zones claires ménagées sur le recto pour la correspondance sont caractéristiques des premières années de la carte postale illustrée, lorsque le verso était encore largement réservé à l’adresse du destinataire. Le texte manuscrit placé à droite de la photographie s’intègre naturellement à cette disposition.
L’histoire de l’établissement représenté est beaucoup plus ancienne que la carte. Le dossier de l’Inventaire général indique que l’Hôtel-Dieu de Chablis est mentionné pour la première fois en 1367, dans un bail faisant apparaître son administrateur. Il dépendait vraisemblablement des Hospitaliers du Saint-Esprit de Montpellier. La chapelle, dédiée à saint Jean-Baptiste, pourrait avoir bénéficié du soutien de Jean Bourrey, ministre de Louis XI. Ses voûtes furent refaites en 1632.
L’établissement connut ensuite plusieurs transformations importantes. À partir de 1723, un nouveau bâtiment fut construit afin de séparer les hommes des femmes, qui partageaient auparavant l’ancienne salle des malades. En 1853, de nouveaux travaux permirent notamment la création d’une buanderie, d’une salle de bain et d’une salle des morts. Une nouvelle campagne fut engagée en 1897, seulement quelques années avant cette photographie, avec la construction d’une nouvelle salle destinée aux hommes ainsi que de cabinets d’aisance. La carte de 1904 montre donc l’hospice peu après cette importante phase d’agrandissement de la fin du XIXe siècle. Il n’est cependant pas possible, à partir de cette seule vue, d’attribuer avec certitude chacun des bâtiments visibles à une campagne de travaux précise.
Au XXe siècle, l’établissement continua d’évoluer : des transformations furent réalisées à partir de 1930 et un nouvel agrandissement eut lieu en 1957 alors qu’il était devenu maison de retraite. L’ancien ensemble hospitalier a depuis été reconverti en hôtel-restaurant. Sa chapelle bénéficie d’une protection patrimoniale particulière : elle a été inscrite au titre des Monuments historiques par arrêté du 6 janvier 1927.
Cette photographie de 1904 possède ainsi un double intérêt. Elle documente un monument hospitalier dont l’histoire remonte au Moyen Âge, mais elle conserve également l’image d’un espace public chablisien animé par ses habitants. La bicyclette, les vêtements, les enfants rassemblés devant le photographe, les arbres et la place encore dépourvue d’aménagements modernes replacent l’édifice dans son environnement quotidien. Plus qu’une simple vue de monument, cette carte constitue un témoignage visuel de Chablis à la veille des profondes transformations sociales et urbaines du XXe siècle.