Tacoma#01

Grandes manœuvres scolaires devant le « Château Brun » de Tacoma

Carte postale à dominante polychrome, procédé photomécanique tramé (demi-teinte) rehaussé de couleurs à l’imprimerie ; bordure blanche caractéristique de la « White Border Era », soit approximativement 1915–1930. Éditeur non identifié sur le recto ; légende typographique noire en capitales : « SCHOOL EXERCISES, STADIUM, HIGH SCHOOL, TACOMA, WASH. »

Le Stadium High School Tacoma occupe le cœur de cette image spectaculaire, photographiée depuis les gradins supérieurs et plongeant sur l’immense cuvette du stade, littéralement noire de monde. Au sommet du talus se dresse l’édifice qui donne son nom au site : un imposant bâtiment de style néo-gothique français, aux tourelles coiffées de toits en poivrière, aux lucarnes ouvragées et à la ferronnerie délicate qui court le long des balcons. Sa silhouette, avec ses toits mansardés et son fanion flottant au vent, évoque irrésistiblement les châteaux de la Loire — une ressemblance qui n’a rien d’un hasard, puisque l’architecture y renvoie délibérément. En contrebas, dans la cuvette naturelle du stade, des centaines d’élèves vêtus de blanc s’organisent en figures géométriques sur le terrain, entourés d’une foule considérable installée sur des gradins improvisés et des rangées de bancs. Au premier plan, à droite, des spectateurs coiffés de canotiers et de chapeaux d’été profitent de la vue plongeante ; un drapeau américain, visible en bas à gauche, ajoute une touche patriotique à cette scène de liesse collective.

L’histoire de ce bâtiment est aussi mouvementée que spectaculaire. Sa construction débute en 1891 sous la houlette des architectes Hewitt and Hewitt, commandée par la Northern Pacific Railroad et la Tacoma Land Company, qui rêvaient d’ériger l’un des hôtels de luxe les plus fastueux de la côte Pacifique, dans un style châteauesque français destiné, selon les témoignages de l’époque, à faire pâlir de honte le Château Frontenac de Québec. Mais la panique financière de 1893 stoppe net le chantier. L’édifice inachevé sert alors d’entrepôt de bois et de bardeaux pour la compagnie ferroviaire, avant qu’un incendie dévastateur ne ravage l’intérieur en 1898, ne laissant debout que les murs extérieurs. Plutôt que de démolir la coquille vide — dont des dizaines de milliers de briques furent d’ailleurs récupérées pour construire des gares dans le Montana et l’Idaho —, le district scolaire de Tacoma rachète le site en 1904 et charge l’architecte Frederick Heath de le transformer en établissement scolaire. L’école ouvre ses portes en 1906 sous le nom de Tacoma High School, avant d’être rebaptisée Stadium High School en 1913, en hommage au fameux amphithéâtre naturel aménagé juste à côté en 1910 dans un ravin adjacent — celui-là même que représente notre carte postale.

Ce « Stadium Bowl », creusé à flanc de colline avec vue sur la baie de Commencement, devint rapidement un lieu de rassemblement majeur pour la ville : il accueillit au fil des décennies les présidents Theodore Roosevelt, Woodrow Wilson et Warren Harding, le général John Pershing, le candidat William Jennings Bryan, ainsi que la fanfare de John Philip Sousa. La scène figurée ici — des « exercices scolaires » réunissant des centaines d’élèves en uniforme blanc dans des figures chorégraphiées — correspond probablement à l’une de ces grandes fêtes annuelles de fin d’année ou de « journée sportive » (field day), traditions très répandues dans les écoles américaines du début du XXᵉ siècle, mêlant gymnastique collective, démonstrations de discipline et fierté civique. Ces exercices de masse, souvent qualifiés de « calisthenics » outre-Atlantique, servaient autant à démontrer la bonne santé physique de la jeunesse qu’à souder la communauté scolaire autour d’un spectacle collectif impressionnant par son ampleur.