Moulins#10

Un matin dans l’avenue Nationale : l’Hôtel des Postes de Moulins

N° 284 — Édition P. Paquet, éditeur à Moulins — Datation estimée : vers 1910-1914

Cette carte postale ancienne, l’Hôtel des Postes Moulins, nous montre un imposant bâtiment d’angle photographié un jour tranquille du tout début du XXe siècle. La construction occupe toute la largeur du cliché : trois niveaux rythmés par de hautes fenêtres cintrées, des allèges sculptées en pierre de taille, des balcons filants aux étages et, au rez-de-chaussée, de lourdes grilles en fer forgé protégeant les baies — signature discrète mais explicite d’un bâtiment public destiné à recevoir des valeurs et de la correspondance. L’entrée principale, en léger retrait, se signale par une double porte encadrée d’un fronton sculpté, à laquelle on accède par un escalier à trois volées. Sur ces marches se tient un petit groupe : quelques hommes en long manteau sombre et chapeau melon ou canotier, deux enfants, une femme en robe longue coiffée d’un large chapeau — une scène de vie ordinaire, presque posée, comme il était courant d’en fixer pour donner de l’animation à ces vues urbaines destinées à la vente. Sur la gauche, une carriole attelée à un cheval stationne près d’un réverbère à pied en fonte, détail qui situe bien la carte dans une époque où l’automobile n’a pas encore envahi les rues des préfectures de province. Le tirage, dans une gamme de gris et de bruns caractéristique de la phototypie, porte en bas la légende imprimée en rouge « 284. — MOULINS. — Avenue nationale. — Hôtel des Postes » ainsi que la mention de l’éditeur, P. Paquet, actif à Moulins au tournant du siècle.

Le bâtiment représenté ici n’est pas un simple édifice administratif parmi d’autres : il s’agit de l’ancien Hôtel des Postes et Télégraphes de Moulins, construit en 1909 par l’architecte Gustave Baer fils, qui donna également ses plans au musée municipal inauguré l’année suivante, incorporant le pavillon Anne de Beaujeu, et à des bâtiments de l’hôpital de la rue de Paris dès 1895. Son père, Baer père, avait quant à lui signé le monument dédié au poète Théodore de Banville, enfant du pays. Une anecdote de chantier mérite d’être connue : l’édifice fut bâti sur des pilotis de bois, car le terrain choisi correspondait à l’ancien emplacement de l’étang Bréchimbault, comblé et asséché pour permettre l’urbanisation de ce secteur de Moulins. Sur le plan technique, ce Hôtel des Postes compte parmi les derniers bâtiments moulinois à associer encore la pierre et le métal avant que le béton armé ne s’impose massivement dans la décennie suivante — un choix constructif qui en fait, avec le recul, un témoin d’une transition architecturale plus qu’un simple bureau de poste. Sa composition, hiérarchisée étage par étage sur une parcelle triangulaire, traduit avec une élégante symétrie la fonction administrative du lieu. Aujourd’hui reconverti, le bâtiment abrite les services sociaux de la ville sous le nom de « Sésame » ; l’avenue Nationale qui figure sur la légende de la carte a, selon toute vraisemblance, changé de dénomination au fil des réaménagements urbains du secteur, sans que je puisse l’affirmer avec certitude faute de source cartographique directe le confirmant — un point qu’une recherche complémentaire sur le cadastre ancien de Moulins permettrait de trancher.

Sur le plan éditorial, cette vue appartient à une abondante série numérotée produite par P. Paquet, éditeur local dont on retrouve la marque sur de nombreuses cartes moulinoises de la même époque — rues commerçantes, lycée Banville, chapelle du lycée, environs de la ville. Ces éditeurs de province, souvent libraires ou papetiers de leur état, alimentaient un marché en pleine expansion : entre 1900 et 1918, la carte postale illustrée connaît un âge d’or en France, portée par un tarif d’affranchissement modique et par l’engouement du public pour la collection. Photographier les bâtiments publics récemment achevés, comme cet Hôtel des Postes tout juste sorti de terre, participait d’une forme de fierté municipale autant que d’un calcul commercial : les habitants achetaient volontiers ces vues de leur propre ville pour les envoyer à des proches ou les conserver en album.