Marseille – La passe du Vieux-Port et le fort Saint-Jean
Description géographique
La passe du Vieux-Port de Marseille apparaît ici depuis un point de vue élevé, probablement situé sur l’ancien pont transbordeur, avec la Méditerranée s’ouvrant largement à l’arrière-plan. La photographie est orientée depuis l’intérieur du Vieux-Port vers le large : les deux rives de l’entrée du bassin encadrent ainsi la voie d’eau empruntée par les navires.
À droite, l’élément le plus imposant est le fort Saint-Jean, qui occupe la rive nord de l’entrée du Vieux-Port. Ses puissants murs de pierre descendent jusqu’au bord de l’eau et témoignent de la fonction militaire longtemps attachée à cet emplacement. Sur la partie haute du fort se détache très nettement la tour du Fanal, reconnaissable à sa silhouette cylindrique. Construite au XVIIe siècle, elle remplissait autrefois une fonction de vigie et de signal maritime : un feu placé à son sommet aidait les navigateurs à repérer l’entrée du port.
La photographie offre un intéressant aperçu de l’organisation interne du fort Saint-Jean avant les transformations contemporaines. Derrière les remparts apparaissent plusieurs bâtiments bas organisés autour de cours et de terrasses. Le site est aujourd’hui intégré à l’ensemble du Mucem, mais sa position stratégique demeure parfaitement lisible : le fort commande directement le passage entre le bassin historique et la rade.
Sur la gauche de l’image, de l’autre côté de la passe, s’élève le Palais du Pharo, vaste bâtiment rectangulaire installé sur le promontoire dominant la mer. Le palais fut voulu par Napoléon III pour l’impératrice Eugénie ; sa construction commença sous le Second Empire, la première pierre ayant été posée en 1858. Sa situation sur le plateau du Pharo lui donne une vue remarquable à la fois sur le Vieux-Port et sur la rade.
La rive sud comprend également le secteur du fort Saint-Nicolas, situé en contrebas et à proximité du Pharo. Avec le fort Saint-Jean, il constitue l’un des deux grands ouvrages fortifiés qui encadrent l’entrée du Vieux-Port depuis le XVIIe siècle. Le fort Saint-Nicolas fut édifié sur ordre de Louis XIV entre 1660 et 1664.
Au centre de la passe, un bateau à propulsion mécanique se dirige vers le large, laissant derrière lui un sillage particulièrement visible. Plusieurs petites embarcations à voile ou à rame ponctuent également le plan d’eau. Plus loin, un navire de plus fort tonnage évolue dans la rade. Ces différents bâtiments illustrent la coexistence, fréquente au début du XXe siècle, entre navigation traditionnelle, petits bateaux locaux et navires à vapeur.
À l’extrême droite de l’horizon, on distingue également une construction ressemblant à un phare ou à un feu de jetée. Sa silhouette est visible avec certitude, mais la définition de la carte ne permet pas de l’identifier précisément sans risque d’erreur.
La composition met ainsi en évidence la fonction essentielle de cette passe : elle constitue le lien direct entre le Vieux-Port, profondément encaissé dans le tissu urbain marseillais, et la Méditerranée. Les deux fortifications disposées de part et d’autre en soulignent à la fois l’importance stratégique et le caractère monumental.
Description historique
Cette carte porte la légende imprimée « 194 MARSEILLE. – La passe du Vieux Port. – LL ». Le sigle LL correspond à la maison d’édition photographique Léon et Lévy. Les Archives du musée d’Archéologie nationale indiquent que la marque « L.L. » fut déposée en 1901, au moment où la maison développa fortement sa production de cartes postales illustrées.
La datation précise de cet exemplaire ne peut pas être établie à partir du recto seul. Toutefois, plusieurs indices permettent de proposer une période probable située entre les premières années du XXe siècle et le début des années 1920.
Le principal indice est le point de vue très élevé au-dessus de la passe. Il est très vraisemblable que le photographe se trouvait sur le célèbre pont transbordeur de Marseille. Cet ouvrage métallique avait été commandé en 1903 et inauguré en 1905 entre le fort Saint-Nicolas et le fort Saint-Jean. Sa structure permettait non seulement le passage d’une nacelle au-dessus de l’entrée du port, mais offrait également des points de vue spectaculaires sur la rade et le Vieux-Port.
Cette attribution du point de prise de vue reste cependant une déduction probable, car aucune partie du pont n’est visible sur la photographie elle-même. La position de l’appareil, pratiquement au-dessus de l’axe séparant les deux rives, correspond néanmoins très bien à celle qu’autorisait le pont transbordeur. Si cette interprétation est correcte, le cliché ne peut être antérieur à 1905.
La marque LL renforce une datation au début du XXe siècle. Léon et Lévy s’était spécialisé dans l’édition de cartes postales illustrées à partir de 1901 et fut l’une des grandes maisons françaises de cette période. La seule présence du sigle ne permet toutefois pas de fixer une année précise, car certains clichés ont pu être commercialisés ou réédités pendant plusieurs années. Une datation autour de 1905-1920 paraît donc raisonnable, sans pouvoir être considérée comme certaine.
Le paysage représenté témoigne d’une époque durant laquelle le Vieux-Port conservait encore une fonction portuaire très active. Avant que les grands bassins modernes du port de Marseille ne concentrent une part croissante du trafic maritime, le bassin historique restait associé à une intense circulation de bateaux de service, de petites unités commerciales et de navires assurant les relations avec la rade.
Les deux grands forts visibles ou suggérés autour de la passe appartiennent, quant à eux, à une histoire bien plus ancienne. À partir du XVIIe siècle, fort Saint-Jean au nord et fort Saint-Nicolas au sud encadrent l’entrée du port. Ils rappellent la volonté de Louis XIV de contrôler militairement un emplacement stratégique donnant directement accès au cœur de Marseille.
Le pont transbordeur, s’il est bien à l’origine de ce point de vue, constitue aujourd’hui le grand élément disparu du paysage. Devenu l’une des silhouettes emblématiques du Marseille du début du XXe siècle, il fut gravement endommagé en 1944 puis entièrement démoli après la guerre.
Cette carte présente donc un intérêt particulier : au-delà de la vue maritime, elle réunit plusieurs périodes de l’histoire de Marseille. Les fortifications rappellent le XVIIe siècle, le Palais du Pharo le Second Empire, tandis que le probable point de vue depuis le pont transbordeur évoque la modernisation spectaculaire de la ville portuaire au tout début du XXe siècle.