Sarrebruck#01

Sarrebruck – La Luisenbrücke et le tramway vers 1912

Description géographique

La Luisenbrücke à Sarrebruck apparaît sur cette carte postale ancienne comme l’un des principaux axes reliant les deux rives de la Sarre, au cœur d’un paysage urbain déjà très développé. La légende imprimée est bilingue : « Saarbrücken – Sarrebruck » et « Luisenbrücke – Pont de Louise ». Ce double intitulé allemand et français rappelle la proximité immédiate de la frontière française et l’importance d’une clientèle francophone pour les éditeurs de cartes postales de la région.

La perspective est prise dans l’axe de la chaussée. Deux rails de tramway occupent le centre de la rue et un tramway électrique, de couleur sombre avec une partie inférieure rougeâtre, s’éloigne au milieu de la composition. Quelques piétons circulent sur les trottoirs ou traversent la chaussée, tandis que plusieurs personnages sont regroupés au premier plan. L’absence presque totale d’automobiles donne encore à l’espace public un caractère très différent de celui d’une grande artère urbaine contemporaine.

La Luisenbrücke franchissait la Sarre entre Saarbrücken et St. Johann. Lors de sa construction au XIXe siècle, il s’agissait encore de deux villes distinctes. La nouvelle liaison avait notamment pour fonction de rapprocher Saarbrücken du chemin de fer et de la gare située du côté de St. Johann. La chronique officielle de la ville indique que la « Neue Brücke », aujourd’hui Luisenbrücke, fut construite en 1866 précisément pour améliorer cette connexion avec la gare.

Sur la droite de la carte se détache un remarquable immeuble d’angle. Sa façade claire, son toit mansardé, ses ornements courbes et surtout le petit dôme sommé d’un élément en forme de bulbe lui confèrent une silhouette particulièrement élégante. Au niveau du premier étage se lit nettement l’enseigne « Leonhard Bauer ». Au rez-de-chaussée, les inscriptions signalent notamment la vente de « Cigaretten » et de « Lotterie Loose », c’est-à-dire de cigarettes et de billets de loterie. Les vitrines, abondamment garnies, témoignent de l’activité commerciale qui s’était développée aux abords immédiats du pont.

Ce commerce est un indice d’identification particulièrement intéressant : plusieurs catalogues de cartes postales anciennes répertorient précisément cette vue de la Luisenbrücke avec le commerce Leonhard Bauer et le tramway. Une édition est notamment attribuée à Reinicke & Rubin, Magdebourg.

Au-delà du pont se dressent des immeubles de plusieurs étages correspondant à l’urbanisation rapide de Saarbrücken et de St. Johann à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Entre la chaussée et les bâtiments, les arbres forment une importante masse végétale. Ils correspondent au secteur des aménagements paysagers qui accompagnaient autrefois le débouché de la Luisenbrücke. Un jardin public, la Luisenanlage ou Luisengarten, avait en effet été aménagé sur la rive gauche à partir de 1876.

La direction exacte de la prise de vue est plus difficile à établir uniquement à partir du recto, mais la disposition du pont et des quartiers permet de considérer comme probable une vue depuis le secteur d’Alt-Saarbrücken en direction de St. Johann.

Description historique

La Luisenbrücke constituait une infrastructure relativement récente lorsque cette photographie fut réalisée. Sa première pierre avait été posée en 1863 et la construction de la nouvelle passerelle routière en fer fut réalisée en 1865-1866. Elle fut baptisée en souvenir de la reine Louise de Prusse et représentait la deuxième liaison routière et piétonne entre Saarbrücken et St. Johann, après l’ancienne Alte Brücke. Elle possédait également à l’origine un bâtiment destiné à la perception du péage.

Son rôle dépassait largement celui d’un simple ouvrage de franchissement. L’ouverture du pont facilita les relations entre Saarbrücken et la gare de St. Johann et participa ainsi à l’intégration économique et urbaine des deux villes. Cette évolution culmina en 1909, lorsque Saarbrücken, St. Johann et Malstatt-Burbach fusionnèrent officiellement pour former la nouvelle grande ville de Saarbrücken.

Le tramway visible sur la carte constitue l’un des meilleurs indices chronologiques. Saarbrücken fut précocement équipée d’un réseau de transports collectifs : la Saarbahn rappelle que le premier tramway électrique de Saarbrücken circula dès le 8 février 1899, depuis l’actuelle Luisenbrücke jusqu’à St. Arnual. Au début du XXe siècle, le tramway était ainsi devenu un élément quotidien du paysage de la ville industrielle.

La carte peut être située très probablement autour de 1910-1912. Cette estimation ne repose pas seulement sur l’aspect du tramway, des vêtements, de l’architecture et de la technique de colorisation. Une carte ancienne montrant le même ensemble urbain, la « Neue Brücke (Luisenbrücke) », le commerce de cigarettes et de billets de loterie ainsi que le tramway est répertoriée comme ayant circulé en 1912. Cela ne permet pas d’affirmer que l’exemplaire présenté ici fut lui-même expédié cette année-là, ni même que la photographie fut prise exactement en 1912, mais cela constitue un solide point de comparaison. Une datation vers 1909-1912, et plus largement avant la Première Guerre mondiale, paraît donc vraisemblable.

Un autre indice va dans ce sens : la carte emploie encore l’orthographe allemande « Luisenbrücke ». Une étude historique de l’Université de la Sarre indique qu’à partir de 1918 le nom fut officiellement écrit « Louisenbrücke », forme conservée jusqu’en 1935. L’association d’une légende bilingue français-allemand avec l’ancienne graphie allemande n’implique donc pas nécessairement une édition de l’époque du territoire de la Sarre sous administration de la Société des Nations ; elle peut très bien correspondre à une carte destinée aux voyageurs des deux côtés de la frontière avant 1914.

Le paysage représenté a ensuite été profondément bouleversé. La Luisenbrücke historique fut détruite en 1945 par les troupes allemandes en retraite. Elle fut reconstruite sous une nouvelle forme en acier et béton en 1948, puis de nouveau transformée lors des grands travaux routiers de 1962. La Luisenanlage disparut également lors de l’aménagement de l’autoroute urbaine en 1962-1963, tandis qu’une grande partie des constructions anciennes du quartier avait déjà été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale.

Cette carte est ainsi particulièrement précieuse : au-delà du pont lui-même, elle conserve l’image d’un environnement urbain disparu, où tramway, commerces, immeubles bourgeois et promenade arborée formaient l’entrée animée de la Saarbrücken du début du XXe siècle.

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